dimanche 9 février 2014

"Le cheval de Turin", lente agonie.



Béla Tarr ne réalisera plus de films. Jamais. C’est ce qu’il a déclaré après avoir achevé Le Cheval de Turin, couronné de l’Ours d’argent au Festival de Berlin 2011. Cet ultime long-métrage prend racines dans une troublante anecdote : à Turin, en 1889, Nietzsche enlaça un cheval d’attelage épuisé, refusant d’avancer sous les ordres et coups du cocher. Suite à cet événement, le philosophe sombra dans la folie pour mourir dix ans plus tard. Béla Tarr et le scénariste László Krasznahorkai nous présentent le destin qu’ils ont imaginé à l’animal qui ne fut plus revu après cet étrange incident.


Suite à l’anecdote historique, narrée sur un noir abyssal, le spectateur découvre ce cheval, magnétisant la caméra, comme si le mystère pouvait être percé du regard, de la capture d’un détail particulier, mais rien ne semble anormal dans l’apparence de cet équidé qui ramène le cocher vieillissant à sa ferme. En ces précieux instants de découvertes des lieux, une ferme isolée, et des personnages, un vieil homme barbu, au bras gauche paralysé, et sa fille enguenillée, à l’âge incertain, il est impossible de se douter que Béla Tarr conte ici la fin des temps. Une Apocalypse lente et insidieuse, à l’opposé des fracas américains soufflant la vie en instant, ou même du stylisé Melancholia de Lars Von Trier, malgré que ces deux longs-métrages partagent la même immobilité spatiale. A la fois fascinante et éprouvante, la répétition de rituels du quotidien, à la monotonie moribonde, plonge le spectateur dans une stase effroyable, un état renforcée par une mise en scène radicalement épurée et contemplative. Le Cheval de Turin se compose de très peu de plans, essentiellement tournés à la steadicam et sans aucune coupure temporelle de l’action, le moindre acte – s’habiller, prendre de l’eau au puits, manger – étant restitué dans sa « réalité temporelle » pour citer le cinéaste.



Les tâches du quotidien ne cèdent place qu’à l’attente mortifère, auprès d’une fenêtre offrant un spectacle sur une nature désolée, un arbre pétrifié, surplombant une colline qui obstrue tout horizon, toute échappatoire. Dans l’inlassable répétition des motifs, le cinéaste hongrois développe l’espace, embrasse toute la gestuelle de ses acteurs – magnifiques –, car bien que les journées s’avèrent identiques, à quelques changements mineurs près, nourrissant la décrépitude, les perspectives sont toujours différentes, la caméra offre toujours un regard nouveau sur l’habituel. Une symphonie funeste et lancinante, comme un hurlement de douleur échappé des tréfonds de l’âme, accompagne et alimente cette lente et singulière agonie, unique alternative aux bourrasques d’un vent si délétère que l’on finit par accepter le confinement entre les pierres, le renoncement ultime qui associe fin du monde et fin de carrière. Cinéaste majeur et hors norme, Béla Tarr tire sa révérence dans une coda à l’affliction si maîtrisée qu’elle impose le respect. Un film terrassant, âpre, prégnant et redoutable.



Film français, suisse, hongrois, allemand

RéalisateursBéla Tarr, Ágnes Hranitzky

AvecJános Derzsi, Erika Bók, Mihály Kormos

Titre original : A Torinói Ló
Scénario de : Béla Tarr, László Krasznahorkai
Durée : 146 min
GenreDrame

Date de sortie : 2011

Bonde annonce

References:

À voir aussi:
Bela Tarr

1 commentaire:

  1. On apprend des choses en lisant votre blog. Vous choisissez bien vos films (apparemment une passion) et les critiques (aussi passionnées et dithyrambiques) que vous publiez. Mais chaque dois, je me pose même la question : que me répondrait Naim si, face à face, je lui demandais de m'expliquer, avec ses mots, le lien entre la mélancolie et le film ? Ce que ces films et ces textes si brillants lui apprennent (vous apprennent) sur la nature de la mélancolie et le travail des artistes qui se fixent pour tache de la restituer...

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